C'est l'histoire d'un vol,
un "Grand Vol" comme on dit à l'école

C’est l’histoire d’un vol, un « grand vol » comme on dit à l’école.

Dans ce vol, il n’y a ni performance, ni incroyable périple.

Je ne vous parlerai pas de kilomètres ou de somptueux paysages même si la beauté de la nature qui se déroulait sous mon parapente n’a rien a envier au reste du monde.

Je ne vous parlerai pas non plus de vertigineux thermiques qui m’auraient emmené encore plus haut. Non, rien de tout cela, juste un peu de vent que la météo dans sa grande bonté avait dosé dans la fourchette magique qui fait voler nos ailes multicolores.

Vous l’avez probablement déjà compris, il ne s’agit que d’un banal « grand vol », de ceux que le pilote expérimenté fait régulièrement pour peaufiner sa technique et assouvir son besoin aérien.

Si je vous en parle, c’est pour les moins aguerris, les jeunes oisons qui n’ont encore pas l’aisance de nos aigles impériaux.

C’est aussi pour les cyclotouristes du parapente, qui comme moi, font mouliner le pédalier imaginaire de leur parapente au moindre créneau qu’ils trouvent dans leur planning familial.

Mais c’est aussi pour chacun d’entre nous qui vit pleinement notre activité et qui sait recevoir les sensations les plus simples comme un présent.

Tout a donc commencé ce samedi après-midi par une petite marche a flanc de montagne. Rien de très violent, juste de quoi réveiller les muscles d’un bureaucrate en fin de semaine.

J’étais content d’avoir trouvé où ça volait. Il n’y a rien d’extraordinaire a cela, un petit tour sur le net pour vérifier la tendance, tiens les forums sont vides, c’est vrai coté Grand Vol, c’est le week-end d’exode vers Chamonix.

J’avais jeté le parapente dans le coffre, tendance WSW, je pars plein ouest, au bout de la vallée, je tends le cou pour essayer d’apercevoir une aile qui me confirmerait mon choix.

Jackpot, il y en a déjà deux ou trois qui slaloment dans le vent.

Tout en marchant, je me fais la réflexion que le parapentiste est un drôle d’énergumène qui a tendance a se déplacer au sol avec les yeux rivés vers le ciel.

Arrivé au sommet, je salue quelques congénères qui ont déjà déployé leur aile. Ils sont trois « en statique », l’aile au dessus de la tête, comme suspendus au fils d’un marionnettiste invisible. Un peu plus haut, plus dans le flux d’ouest, il sont cinq ou six a voler au dessus de la forêt. Comme a mon habitude, je me prends un temps d’observation. Je suis déjà venu trois ou quatre fois ici, mais je n’y ai jamais volé. « trop fort », « trop petit » ça commence a défiler dans ma tête. Chacune de ces bonnes raisons s’est déjà imposée ici pour que je me contente d’une séance de gonflage. Est ce que ce sera encore le cas aujourd’hui ?

J’ai sorti mon aile et je m’exerce un peu au gonflage. Il y suffisamment de lacune dans ma technique pour que je reste à gonfler le reste de la journée mais je connais aussi le zest d’insatisfaction que ça me laissera en rentrant. Je l’aurai joué « Sécurité », mais ça c’est l’excuse officielle. Après trois quarts d’heure de gonflage, je suis déjà bien usé. Je m’arrête un peu et je regarde évoluer les autres. Quelque part je cherche le déclic qui va me décider a aller me positionner dans le flux ouest et a tenter un décollage. Mais il y a trop de bonnes raisons pour rester sur la plate-forme de gonflage…
C’est a ce moment qu’un parapentiste vient se poser prés de moi. Je ne le connais pas mais je l’ai regardé évoluer. Il s’en est payé une bonne tranche et c’est le froid qui a eu raison de lui. Il s’approche en soufflant dans ses mains : « Ca caille !!! Tu devrais monter, le vent est Ouest, ça marche mieux la-haut ». Je grommelle un truc du genre « ouais je sais mais je ne suis pas sûr d’avoir le niveau ». Au fond de moi je sais que je peux le faire mais je suis encore en bataille avec moi-même.

 « C’est sympa, pas trop fort, il y a même un peu de thermique, il faut en profiter ». Il ne le sait pas mais il vient de faire pencher ma balance interne et alors qu’il s’éloigne en sifflotant, je me met en marche vers le décollage improvisé. C’est une autre des fameuses bonnes raisons, ici, pas de moquette, pas de délimitation, juste une surface un peu dégagée, face au vent mais encore complètement laissée à la nature comme le prouvent les myrtilliers.

Quand je rejoins ce décollage, un cycle vient de se terminer, tout le monde est au sol. Les plus aiguisés guettent le suivant tandis que les autres commentent leur vol. Je pose en boule et je repars dans un cycle d’observation.

Quelques minutes après les premiers repartent. Il faut gratter pas mal pour passer au dessus de la forêt et aller se mettre bien dans le vent. « ça, je ne le sens pas » Ca y est, ça me reprend, encore une bonne raison. La vague suivante part. Moins accrocheurs, ils s’avancent tranquillement dans le vent. Ils ne cherchent pas trop a gratter et se contentent d’un peu de soaring avant d’aller se poser sur ma plate-forme de gonflage. On est plus que trois, les deux autres discutent bout de chiffon, ils ont la même…

 « Faut que j’y aille » Je me rattache, j ‘étale, « le vent forcit » , c’est vrai mais pas de façon démesurée. Je lève une fois, elle se déporte un peu gauche, je la suis, je me retourne, je suis juste derrière un rocher de 1 mètre cube. « Raté, un peu sketch ». Je repose la voile. Mes deux compagnons sont toujours a discuter des perfs de leur voiles. Apres tout , tout le monde a le droit de s’y reprendre a deux fois. Je me replace, je prend mes distances avec le rocher. Ca souffle régulièrement mais pas trop. « Lève calmement, contrôle, tu sais le faire » Je ne sais plus si je l’ai pensé mais je l’ai fait. Je jette un œil, elle est belle, je suis déjà retourné face au vent, je charge et je pousse vers l’avant. Elle monte toute seule, c’est calme et régulier. « T’as un coup de bol d’enfer, Pas besoin de gratter, ça le fait tout seul ». Je ressens alors cette bouffée de bonheur qui accompagne ce moment magique ou ça part. Ca dure quelques secondes, puis revient la conscience du pilotage. « Bon je fais quoi maintenant ». Ce vol, je l’ai observé des dizaines de fois, fait par les autres. Je l’ai imaginé. Le problème ici, c’est les sapins ; Ils sont parsemés tout au long a flanc de montagne, petits, moyens, un peu plus grands, un peu plus petits. Ils sont espacés de quelques dizaines de mètres mais chacun vous tend ses branches.

Pour le moment, j’ai pris suffisamment de hauteur pour qu’ils ne soient pas un danger. J’ai le choix, soit je cherche a durer, soit je me fais tout de suite une approche pour me poser. Il n’y a plus personne dans le secteur, je n’ai déjà pas a partager l’espace. Au loin vers l’ouest, deux des plus performants sont avancés sur la vallée. La plupart des autres sont en gonflage a terre. Je les survole en soaring., petite montée de jubilation mais ne nous laissons pas aller a l’euphorie. Ca souffle donc je cherche a contrôler ma trajectoire. « C’est moi qui doit décider, c’est pas a Miss Serak d’aller ou elle veut ». J’ai encore assez d’altitude pour refaire un passage. Je vais jusqu’au bout a gauche. Là, je suis bien dans le vent, je reprends un peu quand je boucle mon virage. Ca balance pas mal. Ca me rappelle cet été sur la dune du Pyla. Je suis content d’y être passé la-bas. J’ai pu bosser dans le vent pendant 15 jours.

Je ne veux pas forcer. Je me dirige vers la plate-forme pour un posé au sommet. C’est un truc que je n’ai fait qu’a Brunas à Millau. J’y pense pendant mon approche. Je cherche des repères, le vent est confortable, il faut juste gérer, je passe a hauteur raisonnable entre 2 sapins, je suis face au vent , je me laisse descendre, 3 mètres, 2 mètres, Posé. J’affale, je m’assois, je me retourne hilare vers mes compagnons qui ont bien d’autres chats a fouetter. Je crierais bien de joie mais c’est tellement ordinaire que je préfère le garder pour moi.

Ca y est, j’ai volé ici, c’est rien mais c’est TOUT. Je ne retenterai pas le coup ce jour, même pour la redescente a la voiture, je la fais a pied. Il y a bien une sorte d’attero en bas mais ça c’est pour un de mes futurs exploits, pas tout le même jour.

A chacun son rythme, peut être que le mien n’est pas rapide mais c’est le mien.

Au fait pour ceux qui n’avaient pas deviné, c’était a Belmont et celui qui a fait pencher la balance s’appelle Matthieu.

Alors merci à Matthieu, Jerome, Dany et tous les autres.

Et si l’un d’entre nous a les mêmes hésitations internes, qu’il n’abandonne pas pour autant, chaque victoire est un tel bonheur !!!

Pour les autres, voyez comme un petit mot peut parfois faire voler…

Jean Luc B.